Soeurs Apostoliques de Saint-Jean

Au coeur de la Famille Saint-Jean, une vie d'esprit monastique à finalité apostolique.

L'Hymne acathiste à la Mère de Dieu

Poème liturgique de l'Eglise d'Orient à la gloire de la Vierge Marie, l'hymne Acathiste prolonge la théologie des Conciles de Nicée et d'Ephèse. Son originalité tient dans la multipicité des regards, angéliques et humains, selon lesquels Marie, Vierge et Mère, est contemplée.



L'Hymne acathiste à la Mère de Dieu


L'HYMNE ACATHISTOS A LA MERE DE DIEU est la plus ancienne, la plus belle et la plus populaire de toutes les hymnes orientales encore intégralement chantées dans la liturgie orientale. Comme son nom l'indique , le rituel demande que cette hymne, malgré sa longueur, soit chantée intégralement debout, pour mieux manifester la grandeur du mystère qui y est célébré. Nous allons fêter dans quelques mois le vingtième anniversaire de l'année mariale proclamée par Jean-Paul II. Cette année-là, à la fin des Matines de l'Annonciation où l'Acathiste avait été intégralement chantée, le Saint-Père n'hésitait pas à dire :


Nous avons écouté la splendide hymne Acathistos à la Mère de Dieu. On a voulu que, en l'année qui lui est dédiée, dans toutes les cathédrales du monde s'élève une louange à Dieu inégalée avec les accents inimitables de cette hymne [.] .


On ne connaît pas avec certitude l'auteur de l'Acathistos, ni sa date de composition. L'Acathiste aurait été chantée en remerciement à la Mère de Dieu pour la libération de Constantinople assiégée en 626, mais l'hymne fut certainement composée bien auparavant. Certains l'attribuent à Romanos le Mélode, mort vers 560 ; d'autres en font même remonter la composition au Vème siècle. Il est certain en tout cas que l'hymne fut écrite pour la fête de l'Annonciation. Soulignons que cette fête, célébrée en Orient dès avant le concile d'Ephèse qui, en 431, proclama Marie Mère de Dieu, Théotokos, n'avait pas un caractère exclusivement marial : elle était surtout célébrée comme la « fête de l'Incarnation », encore appelée par nos frères orientaux « fête de la Racine ». Ainsi, dans l'Acathiste, l'admiration de la maternité divine et virginale de Marie se fait adoration de la Trinité toute-puissante qui, dans sa sagesse, a voulu que le Verbe se fasse chair dans le sein de la Vierge.


A travers l'hymne Acathistos, si cher à la tradition orientale, [.] cantique entièrement centré sur le Christ, contemplé à la lumière de la Vierge, sa Mère, [.] nous avons reparcouru les étapes de son existence et rendu grâce pour les prodiges accomplis en Elle par le Tout-puissant .


La mariologie est partie organique de la christologie, et c'est bien cela que les icônes de la Théotokos expriment aussi, à leur manière, en représentant presque toujours Marie avec son Fils, Jésus enfant.

L'Hymne acathiste à la Mère de Dieu
L'HYMNE ACATHISTE : L'ART AU SERVICE DE LA FOI


Nos pauvres mots humains seront toujours inadéquats pour exprimer la grandeur du mystère de Dieu. Mais il est deux voies, empruntées magnifiquement par l'Eglise d'Orient, qui viennent au secours des déficiences du langage et qui expriment la foi : l'icône et le chant. L'icône est langage silencieux de la foi, théologie visuelle et prédication puissante. Elle n'est pas une ouvre d'art ; elle cherche à susciter non l'émotion mais la prière, l'adoration. De même le chant est souvent le premier jaillissement du cour humain devant Dieu. Face aux mirabilia Dei, la réponse de l'homme dans la Bible se fait cantique, hymne d'action de grâce, cri de foi. Le chant précède la théologie. Mais quand la théologie se développe, le chant acquiert un nouveau rôle : non seulement l'hymne embellit la liturgie, mais encore et surtout elle aide à faire connaître et à ancrer dans les cours la foi de l'Eglise. Ainsi l'hymne acathiste apparaît-elle comme une expression poétique de la théologie des conciles de Nicée (325) et d'Ephèse (431). Les ressources inimitables de la poésie (images savoureuses, moyens mnémotechniques des abécédaires, parallélismes, allitérations et répétitions, rimes, rythmes.) y sont utilisées non seulement comme support de la foi énoncée par ces conciles, mais encore comme une voie originale et audacieuse de développement théologique, spécialement au sujet du mystère de Marie.
De la même manière qu'une icône représente souvent en une seule composition plusieurs scènes bibliques, l'Acathiste, telle une « icône musicale », condense en une seule hymne les scènes de l'Annonciation jusqu'à la Présentation au Temple, ainsi que de multiples images bibliques qui leur sont liées :


Ce qui est arrivé à la Mère de Dieu est indissoluble de toute l'économie du salut. Et rien ne semble pouvoir mieux exprimer la surabondante richesse du mystère de Dieu que l'ardeur parfois téméraire de la poésie [.]. Pleine de vénération reconnaissante, cette hymne sublime contemple le déroulement de la vie de Marie : l'annonciation, la naissance, le salut des bergers, la venue des mages, la fuite en Egypte. Pour chaque événement, on découvre dans l'Ecriture de mystérieuses préfigurations ; comme dans la révélation du sens théologique de chaque épisode, on discerne déjà les symboles voilés de la rédemption [.]. Et ainsi, dans cette extraordinaire poursuite d'événements, l'histoire du salut révèle des profondeurs insoupçonnées et des correspondances audacieuses [.]. Ainsi, des préfigurations éternelles de la pensée divine, jusqu'à la participation passionnée à l'histoire d'une Eglise pèlerine dans le temps, le mystère de la Vierge Marie se dénoue avec une douceur qui émeut et une vigueur qui conquiert. Jamais séparée de son Fils, Marie est l'humanité prête à recevoir l'Esprit qui donne la vie et en même temps l'anticipation, l'emblème éclatant de la commune vocation humaine à la plénitude de la vie en Dieu

UNE COMPOSITION DE GENIE


L'Acathiste est composée de 24 strophes (ou ikos), commençant chacune par une lettre de l'alphabet grec :
- les douze premières strophes relatent les scènes de l'enfance de Jésus, depuis l'Annonciation jusqu'à la Présentation au Temple, et font parler les principaux personnages bibliques entourant l'Incarnation : l'ange Gabriel et Marie lors de l'Annonciation, Jean-Baptiste dans le sein d'Elisabeth lors de la Visitation, Joseph apprenant en songe la conception virginale de Jésus, les bergers et les mages à la crèche, Hérode, ceux qui furent délivrés des idoles par la fuite en Egypte, et Syméon lors de la Présentation au Temple. Conforme au mouvement de la théologie orientale, l'Acathistos insiste en premier lieu sur la condescendance de Dieu, regardée à travers l'ange Gabriel, ébahi devant le mystère qui s'accomplit à l'Annonciation ; puis il met en scène successivement ceux qui en furent les premiers témoins : Jean-Baptiste, puis les bergers et les mages - ils figurent chacun un âge de l'homme : l'enfance, la jeunesse, la maturité -, et enfin les hommes délivrés des idoles par la venue du Sauveur lors de la fuite en Egypte .
- les douze strophes suivantes expriment l'exultation incessante du théologien qui rend grâce pour l'insondable mystère de l'Incarnation et invite toute l'humanité sauvée à entrer dans la contemplation du mystère :


Toute hymne échoue quand elle essaie d'égaler la foule de tes multiples pardons. Même si nous t'adressions des odes nombreuses comme les grains de sable, ô saint Roi, jamais nous ne rendrions l'équivalent de ce que tu nous donnas, à nous qui crions : Alléluia ! (ikos 20).


Toutes les strophes se terminent par une acclamation rituelle : l'acclamation mariale « Réjouis-toi, épouse inépousée », à la fin des strophes impaires ; l'acclamation réservée à Dieu « Alléluia », à la fin des strophes paires. L'ensemble forme comme un immense kaléidoscope , dans lequel l'unique faisceau lumineux de la salutation angélique « Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi » (Lc 1, 28) se diffracte en douze « Réjouis-toi, épouse inépousée », eux-mêmes chacun enrichis de douze autres saluts à la Vierge . Ainsi l'hymne « nous invite 144 fois à renouveler à Marie le salut de l'Archange Gabriel : Ave Maria ! » Ces 144 « Réjouis-toi » litaniques se répondent les uns aux autres, par de multiples jeux de mots et parallélismes , tels les Séraphins qui, dans la vision du prophète Isaïe, « se criaient l'un à l'autre ces paroles : Saint, saint, saint est Yahvé Sabaot. Sa gloire remplit toute la terre » (Is 6, 3).
A celui qui prie et médite sur cette hymne pour y découvrir un ordre de sagesse, une architecture étonnante se révèle peu à peu : un mystérieux parallélisme unit strophe à strophe les deux parties, de telle sorte qu'à chaque scène évangélique de la première partie (strophes 1 à 12) répond comme en écho fidèle la méditation théologique de la deuxième partie (strophes 13 à 24). Celui qui chante l'hymne acathiste ne fait pas que prêter sa voix à la proclamation d'un mystère auquel il resterait encore extérieur. Il est convié, convoqué même, à entrer dans les scènes évangéliques et à faire écho aux acclamations de Gabriel, Jean-Baptiste, des bergers, des mages et des rachetés, par ses propres acclamations.

L'Hymne acathiste à la Mère de Dieu
LES CINQ « TYPES » DE LA CREATURE APPELEE A LOUER SON DIEU


Regardons comment ces cinq figures de la créature, que prolongent parallèlement les acclamations de l'humanité dans la deuxième partie de l'hymne, nous invitent à entrer dans la vraie prière mariale, inséparable de la contemplation du mystère de l'Incarnation et de la Rédemption.


L'Archange Gabriel


Un ange, parmi ceux qui se tiennent devant la Gloire du Seigneur, fut envoyé dire à la Mère de Dieu : « Réjouis-toi ! Il incline les cieux et descend, Celui qui vient demeurer en toi dans toute sa plénitude. Je le vois dans ton sein prendre chair à ma salutation ! » L'ange exulta et resta ébahi, acclamant la Vierge ainsi : Réjouis-toi. (ikos 1).


L'attitude de Gabriel est mêlée de joie exultante et d'ébahissement respectueux. Il contemple en Marie le mystère de l'Incarnation qui s'accomplit, « abîme insondable même pour les yeux des anges » (ikos 1). Cette formule est proche de celle utilisée par saint Pierre quand il parle de l'Evangile, message de salut « sur lequel les anges se penchent avec convoitise » (1 P 1, 12). Les esprits purs que sont les anges sont déjà dépassés par la mystérieuse alliance d'esprit et de chair que Dieu a voulu réaliser dans l'homme, chef-d'ouvre de la création. Comment Gabriel ne serait-il pas ébahi encore bien davantage face à cette recréation où il ne s'agit plus seulement de l'alliance du corps et de l'esprit, mais de l'incarnation, dans le sein d'une créature, du Verbe incréé ! « Le Verbe s'est fait chair » (Jn 1, 14). Et Marie est le réceptacle consentant et tout aimant de cet étonnant abaissement du Verbe. Marie est « celle par qui », ou encore « l'échelle par qui Dieu descendit du ciel », et le « pont qui mène au ciel ceux qui sont sur la terre ».


La Toute-Sainte répondit à l'ange Gabriel avec confiance : « Voilà une parole inattendue qui paraît incompréhensible à mon âme, car tu m'annonces que je vais enfanter, moi qui suis vierge, et tu t'exclames : Alléluia ! » (ikos 2).
Pour comprendre ce mystère qui dépasse toute connaissance, la Vierge dit au Serviteur de Dieu : « Comment, dis-moi, me sera-t-il possible de donner naissance à un fils alors que je ne connais pas d'homme ? » Plein de respect, l'ange l'acclame : Réjouis-toi. (ikos 3).


A la question de Marie, Gabriel répond, plein de respect, par toute une nouvelle série d'acclamations. Celles-ci insistent particulièrement sur la foi de Marie, ainsi que sur l'intimité particulière qui l'unit à Dieu et à ses secrets :


Réjouis-toi, initiée au conseil inexprimable,
Réjouis-toi, croyante en un dessein à garder secret,
Réjouis-toi, résumé des mystères à croire (ikos 3).


Cela montre magnifiquement combien la question de Marie, loin d'être un quelconque doute ou retard à croire, est au contraire le fruit immédiat et l'expression aimante de son adhésion de foi aux paroles angéliques et de son désir de coopérer pleinement au dessein de Dieu qui lui est annoncé. Luc insistera à plusieurs reprises dans son Evangile sur cette attitude de Marie : son attitude est de s'interroger et d'interroger, de méditer, de garder fidèlement les souvenirs et les événements en son cour, d'écouter la Parole de Dieu et de la mettre en pratique . Marie croit d'abord, immédiatement et sans raisonnement, mais ensuite, pour coopérer pleinement, avec toute sa personne, à l'accomplissement du dessein de Dieu qui lui est révélé, elle se demande ce que signifie la salutation mystérieuse de Gabriel et elle interroge sur le comment de l'accomplissement de cette maternité qui lui est annoncée. A nouveau, plusieurs fois dans l'évangile, nous la voyons méditer sur les paroles-événements, les garder et les repasser dans son cour. Marie profite, autant qu'il est possible à une créature, de tout ce qui lui permet de coopérer au don que Dieu lui fait de sa lumière. Elle ne perd rien des paroles qu'elle reçoit ; telle une bonne terre, elle permet à chacune de porter tout son fruit au centuple . Marie est ainsi notre modèle, non seulement dans la foi, mais encore dans la manière dont nous avons à coopérer de toute notre intelligence, de tout notre cour, de tout notre corps, dans la recherche de la vérité. Précisons encore davantage : Marie ne nous montre-t-elle pas que le cour de la femme est tout spécialement disposé à méditer pour comprendre le dessein de Dieu et son accomplissement ?
Les ikos 13 à 16 reprennent ensuite en écho les ikos 1 à 4 et les prolongent en les précisant théologiquement sur plusieurs points :
- à l'émerveillement de Gabriel répond la participation de l'ensemble du monde angélique : « Le monde entier des anges fut frappé de stupeur devant la prodigieuse ouvre de ton Incarnation » (ikos 16).
- poursuivant le thème de la virginité de Marie au moment de l'Annonciation, les ikos 13 et 15 insistent désormais sur sa virginité perpétuelle :


Le Créateur a fait une ouvre nouvelle, en apparaissant à nous qui sommes créés par Lui. Germé d'un sein non ensemencé il le conserva tel qu'il était : intact, afin que nous, voyant la merveille, nous le chantions en l'acclamant :
Réjouis-toi, fleur qui ne peut se faner,
Réjouis-toi, couronne de la chasteté (ikos 13) .
Réjouis-toi, toi qui concilias les choses contraires,
Réjouis-toi, toi qui joignis la maternité à la virginité (ikos 15) .


- prolongeant l'évocation de l'Incarnation du Verbe dans le sein d'une créature, le théologien précise dans l'ikos 15 la transcendance de ce mystère :


Le Verbe que rien ne contient a pris chair dans notre condition humaine sans cesser d'être Dieu. En venant habiter le monde d'en-bas, il n'a pas quitté pour autant les réalités d'en-haut, mais il est descendu tout entier dans le sein d'une Vierge qu'il a habitée de sa divinité :
Réjouis-toi, Temple du Dieu de toute immensité [.],
Réjouis-toi, Vaisseau choisi où vient à nous Celui qui surpasse les Chérubins,
Réjouis-toi, Demeure très sainte de Celui qui siège au-dessus des Séraphins (ikos 15).


L'Incarnation du Verbe de Dieu en Marie se fait non par un déplacement local mais par une condescendance divine. C'est toute la vérité du mystère, tellement mise en péril par les hérésies des premiers siècles et défendue par les premiers conciles, qui est ici récapitulée. L'Eglise confesse que Jésus est inséparablement vrai Dieu et vrai homme. Il est vraiment le Fils de Dieu qui s'est fait homme, le Verbe qui s'est fait chair sans cesser d'être Dieu, ainsi que le chante le Tropaire O Monoghenis de la liturgie de saint Jean Chrysostome :


O Fils Unique et Verbe de Dieu, qui es immortel, et qui pour notre salut as voulu t'incarner de la sainte Mère de Dieu et toujours Vierge Marie, qui sans changer t'es fait homme, as été crucifié, Christ Dieu, et par ta mort as triomphé de la mort, l'Un de la Sainte Trinité, glorifié avec le Père et le Saint-Esprit, sauve-nous !


- enfin, à la suite de Marie, dont toute la vie fut transformée quand l'Esprit Saint la couvrit de son ombre (ikos 2 à 4), nous sommes nous aussi invités à laisser le mystère de l'Incarnation transformer notre vie et notre regard :


Quand nous contemplons cette étrange naissance, nous devenons étrangers au monde, et notre esprit se tourne vers les réalités d'en haut. Car le Très-Haut s'est manifesté sur terre semblable à un homme, pour attirer jusqu'aux cimes tous ceux qui l'acclament : Alléluia !


L'Incarnation n'est pas une « vitrine » que nous resterions à contempler de l'extérieur, tels des spectateurs curieux. « Dieu s'est fait homme, pour que l'homme devienne Dieu ». C'est toute notre vie, autant que celle de Marie, qui doit être changée par ce mystère.

L'Hymne acathiste à la Mère de Dieu
Jean-Baptiste, le tout-petit

Jean-Baptiste reconnaît Jésus à la voix de Marie. Encore enclos dans le sein maternel, il communique déjà avec le monde extérieur en en percevant les bruits et les voix. Il discerne en Marie, « premier tabernacle de l'histoire », la présence du « Fils de Dieu, encore invisible aux yeux des hommes », « qui se présente à l'adoration d'Elisabeth, "irradiant" quasi sa lumière à travers les yeux et la voix de Marie » . Ne pouvant encore parler, il acclame la Mère de Dieu « par ses bonds en guise de chants » ; et quelques instants après son silencieux tressaillement il entendra à nouveau la voix de Marie répondant à Elisabeth dans l'exultation de son Magnificat.
Comme Jésus conçu virginalement en Marie, Jean-Baptiste lui aussi est miraculeusement conçu, d'un sein âgé et stérile. Cela le rend donc particulièrement sensible au don gratuit et inestimable de la vie : « J'étais encore dans le sein maternel quand il a prononcé mon nom », à la toute-puissance du Créateur source de toute vie et de toute fécondité. Cela explique que l'hymnographe mette audacieusement sur ses lèvres, avant même sa naissance, ces muettes acclamations emplies d'un vocabulaire évoquant sémantiquement le milieu originel (la terre), la vie et la croissance des vivants :


Réjouis-toi, rejeton d'un cep non desséché,
Réjouis-toi, terre productrice d'un fruit sans défaut,
Réjouis-toi, toi qui cultivas le cultivateur ami des hommes,
Réjouis-toi, toi qui plantas le semeur de notre vie,
Réjouis-toi, champ qui fit pousser une abondance de miséricordes,
Réjouis-toi, car tu fais fleurir un pré de délices (ikos 5).


Et par ailleurs, Jean-Baptiste est fils de prêtre, ce qui explique aussi tout le vocabulaire cultuel, sacerdotal, présent dans son acclamation :


Réjouis-toi, toi qui portas une plénitude de propitiations,
Réjouis-toi, agréable encens de prière,
Réjouis-toi, expiation/réconciliation de tout l'univers,
Réjouis-toi, avocate des mortels auprès de Dieu (ikos 5).


Le parallèle des ikos 17 et 5 n'est pas dénué d'humour : au mutisme normal de Jean-Baptiste qui n'est pas encore né et s'exprime par des bonds en guise de chants, correspond, en contraste imagé, le mutisme des rhéteurs : « Devant toi, ô Mère de Dieu, les rhéteurs bavards sont muets comme des poissons, incapables de dire comment, demeurant vierge, tu as pu enfanter. » (ikos 17).
Les acclamations de l'ikos 17 ajoutent à celles de l'ikos 5 que nous sommes nous aussi appelés à devenir, comme Jean-Baptiste, des tout-petits, car à eux seuls sont révélés les mystères du Royaume . Jean-Baptiste fut ce tout-petit, pas seulement à la Visitation quand il était encore dans le sein de sa mère, mais encore bien plus tout au long de sa vie, par la pauvreté de son cour et son humilité : « Il faut que Lui grandisse, et que je diminue » (Jn 3, 30). Il nous faut, à sa suite et à la suite de Marie, redevenir des enfants, faire taire notre sagesse trop humaine, vivre de la béatitude des pauvres, si nous voulons reconnaître dans notre vie toutes les Visitations de Jésus, invisibles à nos yeux de chair et inaccessibles à nos raisonnements humains :


Réjouis-toi, toi qui dénonces les philosophes qui manquent de sagesse,
Réjouis-toi, toi qui fais taire les hommes de science qui manquent de science.
Réjouis-toi, devant qui les chercheurs subtils deviennent hésitants,
Réjouis-toi, devant qui les littérateurs perdent leurs mots. [.]
Réjouis-toi, qui nous retires de l'abîme de l'ignorance,
Réjouis-toi, qui nous fais accéder à la plénitude de la connaissance (ikos 17).

Les petits bergers


La particularité de l'ikos 7, qui met en scène les petits bergers arrivant à la crèche, est d'assumer tout le vocabulaire évangélique de Jn 10 sur le Bon Pasteur :


Les bergers entendirent les anges chanter le Christ apparu dans la chair. Courant comme vers leur berger ils le virent, tel un agneau sans tache, paissant sur le sein de Marie et chantèrent celle-ci en disant :
Réjouis-toi, mère de l'agneau et du pasteur,
Réjouis-toi, bercail des brebis spirituelles,
Réjouis-toi, retranchement contre les fauves invisibles,
Réjouis-toi, clef pour ouvrir les portes du paradis. (ikos 7).


De bergers, ces jeunes pâtres se reconnaissent aussitôt brebis courant vers leur Pasteur et, en même temps, c'est comme un Agneau paissant sur le sein de Marie qu'il leur apparaît. Mais loin de s'opposer, ces deux images du Pasteur et de l'Agneau expriment la même idée : n'est-ce pas déjà l'ombre de la Croix qui se profile ? En effet, le propre du Bon Pasteur est de donner sa vie pour ses brebis . Et de même, la métaphore de l'agneau évoque à travers tout l'Ancien Testament l'idée de sacrifice silencieux et d'oblation totale : des agneaux de l'offrande du soir au Serviteur souffrant d'Isaïe . L'agneau et le pasteur, tous deux, offrent leur vie.
Donc les petits bergers annoncent déjà la Croix, le sacrifice d'amour de l'Agneau. Le Verbe qui se fait chair est le même que celui qui sera trente ans plus tard désigné par Jean-Baptiste comme « l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29). La figure des bergers vient souligner, dès l'Incarnation, le terme de la mission du Verbe. Tout en étant Dieu, le Christ assume une nature humaine passible et le mystère de l'Incarnation devient alors l'invention divine la plus merveilleuse pour manifester l'Amour. Il fallait que le Verbe, impassible, s'unisse à la nature humaine pour pouvoir être Agneau, c'est-à-dire pour pouvoir souffrir et s'offrir en victime d'amour parfaite et totale. La Croix devient l'épiphanie de l'amour, le lieu où éclate en pleine lumière l'infini de l'amour et de la miséricorde, victorieux de toutes les souffrances, victorieux du péché et de la mort. C'est tout ce mystère que l'hymne Acathiste nous fait pressentir à travers le regard des bergers : ce nouveau-né, Agneau sans tache reposant sur le sein de sa Mère est celui-là même qui, mort d'amour, reposera sur le sein de sa Mère, après la descente de la Croix. On comprend alors l'admirable prolongement qu'offrent à l'ikos 7 les ikos 18 et 19 :
- l'ikos 18 reprend le thème du Pasteur et de l'Agneau et met en lumière l'intention de la sagesse divine qui présidait au mystère de l'Incarnation - nous sauver d'une manière qui manifeste au maximum le don d'amour de Dieu pour les hommes : « Dans sa volonté de sauver le monde, le Créateur de tout l'univers y vint de son propre gré. Bien que pasteur en tant que Dieu, pour nous il apparût parmi nous comme brebis » (ikos 18).
- quant à l'ikos 19, elle achève par une vision de gloire le thème de l'Agneau, à travers un vocabulaire évoquant la pureté, la beauté et les épousailles avec Dieu :


Le Créateur du ciel et de la terre t'embellit, ô Immaculée, en venant demeurer dans ton sein [.]
Réjouis-toi, colonne de la virginité [.]
Réjouis-toi, toi qui engendras le semeur de la chasteté,
Réjouis-toi, lit nuptial des noces immaculées [.]
Réjouis-toi, chaste nourrice des vierges,
Réjouis-toi, toi qui pares les âmes aux noces avec Dieu.
Réjouis-toi, Epouse inépousée (ikos 19).


Marie est Mère de l'Agneau, elle en est aussi l'Epouse, toute parée pour son Epoux, ainsi que le décrit la grande vision de gloire de l'Apocalypse :


L'un des sept Anges s'en vint me dire : « Viens, que je te montre la Fiancée, l'Epouse de l'Agneau. » [.] Il me montra la Cité sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, de chez Dieu, avec en elle la gloire de Dieu. [.] De temple, je n'en vis point en elle ; c'est que le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout, est son temple, ainsi que l'Agneau. [.] La gloire de Dieu l'a illuminée, et l'Agneau lui tient lieu de flambeau (Ap 21, 9-10 ; 22-23).


Sans le citer intégralement ici, notons seulement que ce chapitre 21 de l'Apocalypse abonde en vocabulaire évoquant la beauté immaculée de cette épouse, décrite telle une ville aux proportions parfaites et tout entière bâtie de pierres précieuses, de cristal, de perles et d'or pur. Ajoutons encore que la coïncidence insistante entre les chiffres 12 et 144 si présents dans cette minutieuse description de la Jérusalem céleste (12 portes, 12 anges, 12 assises, un rempart de 144 coudées, etc.) et structurant de même tout l'hymne acathiste (12 fois « Réjouis-toi, Epouse inépousée », et 12 fois 12, soit 144 acclamations mariales) semble volontaire, telle une invitation implicite à identifier cette Cité, Epouse de l'Agneau, avec la Vierge Immaculée chantée dans l'Acathiste.
La Tradition a toujours magnifié la beauté et la pureté de Marie, comme dans cette homélie de saint Grégoire Palamas :


Voulant créer une image de la beauté absolue et manifester clairement aux anges et aux hommes la puissance de son art, Dieu a fait véritablement Marie toute-belle. Il a réuni en elle les beautés partielles qu'il a distribuées aux autres créatures et l'a constituée le commun ornement de tous les êtres visibles et invisibles ; ou plutôt, il a fait d'elle comme un mélange de toutes les perfections divines, angéliques et humaines, une beauté sublime embellissant les deux mondes, s'élevant de la terre au ciel et dépassant même ce dernier [.] .


Pour nous, depuis le dogme de l'Immaculée Conception promulgué en 1854, notre foi nous permet d'ajouter que la beauté de Marie, la grâce de son Immaculée Conception, est déjà un fruit, par anticipation, des mérites de la Passion du Christ. Il est donc théologiquement très intéressant de voir que l'auteur de l'Acathiste, bien des siècles auparavant, a complété le thème des bergers face à l'Agneau par celui de la beauté de Marie et des épousailles.
Ces noces de l'Agneau, Marie les vit pleinement au Ciel dans son âme et dans son corps, ainsi que l'a solennellement affirmé le dogme de l'Assomption de 1950. Mais, dès ici-bas, Marie y a pris part. A présent elle invite ses enfants à en vivre dans la foi ; à chaque Eucharistie, le dialogue avant la communion reprend la parole de l'Apocalypse : « Heureux les invités au festin des noces de l'Agneau » (Ap 19, 9). Comme Mère, Marie est pour chacun de nous le « lit nuptial des noces immaculées », « celle qui unit les fidèles au Seigneur », « celle qui pare nos âmes pour les noces avec Dieu » (ikos 19). Saint Thomas, commentant l'Evangile des noces de Cana, affirme également : « Aux noces spirituelles, la Mère de Jésus [.] est présente comme conseillère car c'est par son intercession que nous sommes unis au Christ par la grâce ». Marie, la Vierge immaculée, est célébrée comme le véritable « milieu » de notre vie de prière.

L'Hymne acathiste à la Mère de Dieu
Les mages venus d'Orient


Les mages observèrent l'astre allant vers Dieu. En suivant son éclat, ils le tinrent comme un flambeau pour chercher à sa lumière le roi très puissant. [Ils] virent dans les mains de la Vierge Celui qui de ses mains façonna les hommes et, reconnaissant en lui le Seigneur bien qu'il eut la forme d'un esclave, ils s'empressèrent de l'honorer par leurs présents et de dire à la toute bénie : Réjouis-toi, [.] (ikos 8 et 9).


Le thème dominant de ces strophes est bien sûr la lumière, et plus précisément la lumière comme révélation libératrice pour ceux qui cherchent la vérité :


Réjouis-toi, mère de l'astre sans couchant,
Réjouis-toi, éclat du jour mystique.
Réjouis-toi, toi qui éteins la fournaise de l'erreur,
Réjouis-toi, toi qui éclaires les initiés de la Trinité.
Réjouis-toi, toi qui expulsas le tyran inhumain de son empire, [.]
Réjouis-toi, toi qui nous rachetas de la superstition païenne,
Réjouis-toi, toi qui nous retiras des ouvres de la fange (ikos 9).


Grâce au Verbe, « Lumière qui luit dans les ténèbres » (Jn 1, 5), les mages dépassent l'apparence, la forme d'esclave de l'enfant, pour reconnaître en lui leur Seigneur ; et ils acceptent que la lumière qu'ils reçoivent vienne transformer toute leur vie : « ils s'en retournèrent par un autre chemin » (Mt 2, 12). De la « fournaise de l'erreur », ils se tournent vers Celui qui est la Lumière du monde et la Vérité ; de la « superstition païenne » ils passent à l'adoration en esprit et en vérité, ce que manifeste leur prosternation devant l'enfant de Bethléem ainsi que l'offrande de leurs présents. En acceptant le discernement qu'opère dans le cour humain la Lumière du Verbe qui ne supporte aucun compromis avec les ténèbres, ils sont devenus « des hérauts porteurs de Dieu », des « théophores » (ikos 10), et par là même, ils sont devenus enfants de Dieu : « Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme ; il venait dans le monde [.] A tous ceux qui l'ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 9.12). L'ikos 21 reprend le thème de la lumière et de la vérité :


Comme un flambeau lumineux paru aux hommes dans les ténèbres, nous contemplons la Vierge sainte. Embrasée d'une lumière immatérielle, elle conduit tout homme à la connaissance de Dieu. Splendeur illuminant l'intelligence, elle est honorée par ces acclamations :
Réjouis-toi, rayon du Soleil spirituel,
Réjouis-toi, éclat de la lumière sans couchant,
Réjouis-toi, éclair qui illumines les âmes,
Réjouis-toi, tonnerre qui abat les ennemis,
Réjouis-toi, car tu émets une lumière très éclatante (ikos 21).


Mais il est très intéressant de constater qu'elle y ajoute le thème de l'eau et celui du parfum :


Réjouis-toi, car tu répands un fleuve à grandes eaux,
Réjouis-toi, toi qui reproduis l'image de la piscine,
Réjouis-toi, toi qui enlèves la souillure du péché,
Réjouis-toi, bassin qui lave la conscience,
Réjouis-toi, coupe qui répand l'allégresse,
Réjouis-toi, parfum de la bonne odeur du Christ (ikos 21).


L'eau et le parfum évoquent clairement le sacrement du baptême et de la confirmation ; ces deux sacrements n'en faisaient qu'un dans l'Eglise primitive et restent encore aujourd'hui unis dans l'Eglise d'Orient. Le baptême est en effet la porte qui me fait passer des ténèbres à la lumière, le bain qui me fait passer à une vie nouvelle, le sacrement qui me fait enfant de Dieu. Les symboles de l'eau, de la lumière et du parfum, y sont constamment présents, ainsi qu'en témoignent par exemple de très anciens rituels baptismaux des premiers siècles : les catéchumènes, qui étaient instruits des mystères de la foi lors de nombreuses catéchèses, étaient aussi appelés phôtidzomenoi, illuminandi. De nombreux rites d'exorcisme et de purification, opérés notamment par des onctions d'huile parfumée, précédaient le baptême. Enfin, lors du rite de renonciation à Satan précédant immédiatement le baptême, le catéchumène se tenait debout dans le vestibule du baptistère, tourné vers l'Occident, le lieu du couchant, le « lieu des ténèbres visibles ». Lors de sa profession de foi trinitaire, il se tenait au contraire tourné vers l'Orient, le lieu du Soleil levant, de la Lumière du Christ et de la Résurrection.
Ce que suggère donc la complémentarité des ikos 8-10 et 21, c'est que, de même que les mages, symbolisant l'humanité savante, adulte, païenne, sont devenus théophores et enfants de Dieu en accueillant la Lumière d'en haut, tout homme peut devenir enfant de Dieu par le baptême, en « naissant de l'eau et de l'Esprit » (Jn 3, 5). Cette nouvelle naissance dans la Lumière est synonyme de libération, ainsi que Jésus lui-même l'affirme au cour de l'évangile de Jean - « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera » (Jn 8, 32) - face aux Juifs prétendant n'avoir jamais été esclaves de personne. Mais elle est aussi synonyme d'envoi en mission pour que d'autres puissent à leur tour être libérés par la Vérité : le chrétien, a fortiori quand il reçoit le sacrement de confirmation, est appelé à rendre témoignage, à être celui par qui Dieu peut « répandre en tous lieux le parfum de la connaissance du Christ » (2 Co 2, 14).
Cette vocation apostolique, cet appel à être pour Dieu, dans le monde, « parfum de la bonne odeur du Christ », Marie, Reine des apôtres, l'a vécue de manière éminente, accomplissant par avance ce que Paul commandera plusieurs décennies plus tard aux premiers chrétiens d'Ephèse : « Cherchez à imiter Dieu, comme des enfants bien-aimés, et suivez la voie de l'amour, à l'exemple du Christ qui vous a aimés et s'est livré pour nous, s'offrant à Dieu en sacrifice d'agréable odeur » (Ep 5, 1-2).

L'Hymne acathiste à la Mère de Dieu
Ceux qui ont été libérés des idoles et des ténèbres de l'erreur


Faisant directement suite au thème de la lumière de la vérité et de la naissance par le baptême, le salut est ici présenté comme une libération des idoles et des ténèbres de l'erreur. « Dieu est Lumière, en lui point de ténèbres » (1 Jn 1, 5).


Projetant sur l'Egypte l'éclat de la vérité, tu chassas les ténèbres de l'erreur. Les idoles de ce pays, ô Sauveur, ne pouvant supporter ta puissance, tombèrent. Et ceux qui en furent délivrés s'écrièrent à la Mère de Dieu :
Réjouis-toi, mer qui engloutit 1e Pharaon spirituel,
Réjouis-toi, rocher qui abreuve les assoiffés de la vie,
Réjouis-toi, colonne de feu qui guide ceux qui sont dans la ténèbre,
Réjouis-toi, nuée plus large qu'un nuage pour le monde,
Réjouis-toi, nourriture qui remplace la manne,
Réjouis-toi, servante du saint festin,
Réjouis-toi, terre de la Promesse,
Réjouis-toi, toi d'où coulent le lait et le miel (ikos 11).


Audacieusement, l'Acathiste rapproche le passage de Jésus enfant en Egypte, lors de la fuite de la Sainte Famille (Mt 2, 13-15), du premier « passage » de Dieu en Egypte. Au buisson ardent, le Seigneur dit en effet à Moïse :


J'ai vu, j'ai vu la misère de mon peuple qui est en Egypte. J'ai entendu son cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse et vaste, vers une terre qui ruisselle de lait et de miel. (Ex 3, 7-8).


Toutes les acclamations de l'ikos 11, mises sur les lèvres de ceux qui ont été délivrés du joug des idoles, font référence aux symbolismes de la libération d'Egypte et de l'Exode. Or cet événement n'est pas seulement la libération du joug de l'esclavage, c'est aussi l'événement par lequel Dieu choisit de faire d'Israël son peuple et d'être son Dieu. Le peuple d'Israël, façonné par Dieu et pour Dieu, naît dans la Mer des Joncs ; naissance d'autant mieux manifestée qu'elle contraste étonnamment avec la mort des premiers-nés des Egyptiens lors de la dixième plaie (cf. Ex 12, 29-34) et la mort de toute l'armée de Pharaon lors de la traversée de la Mer rouge (cf. Ex 14, 23-31). Naissance et délivrance sont donc intrinsèquement liées : Dieu engendre en sauvant ; Dieu sauve en engendrant. Mais si Dieu engendre un peuple et le sauve, ou plus exactement engendre un peuple en le sauvant, c'est pour faire alliance avec lui, une alliance d'amour réciproque et indissoluble : « Je vous prendrai pour mon peuple et je serai votre Dieu » (Ex 6, 7). L'Exode est donc autant action salvifique de Dieu (cf. Ex 6, 6) que révélation : né de Dieu, fait pour lui et sauvé par lui, Israël relit toute son histoire à la lumière de cet événement fondateur qui marque pour lui sa véritable naissance et le commencement du temps : « Ce mois sera pour vous le premier de tous les mois » (Ex 12, 2).

L'Acathiste attribue donc à Marie tous les symbolismes ayant accompagné la libération-naissance du peuple et sa traversée du désert jusqu'à l'entrée en Terre promise : « mer qui engloutit le Pharaon spirituel » (cf. Ex 14, 28), « rocher qui abreuve ceux qui ont soif de la vie » (cf. Ex 17, 6), « colonne de feu guidant au milieu des ténèbres » et « nuée du monde plus large qu'un nuage » (cf. Ex 13, 21-22), « nourriture qui remplace la manne » (cf. Ex 16, 15), « terre de la promesse d'où coulent le lait et le miel » (cf. Ex 3, 8). Ces attributions répétées sont extrêmement éclairantes, car elles nous invitent à regarder toute la conduite de Dieu sur son peuple dans l'Ancien Testament à la lumière de la maternité de Marie : comme Marie est pour Jésus la meilleure des mères, le portant avec amour, le mettant au monde et l'enveloppant de langes, veillant sur lui avec tout l'amour maternel dont une créature soit capable, ainsi Dieu dans l'Ancien Testament n'était-il pas comme une mère pour Israël, faisant de sa délivrance d'Egypte une véritable naissance et de son exode à travers le désert un lieu d'éducation et de croissance ?
C'est bien ce que nous révèlent tour à tour des prophètes comme Osée, Isaïe ou encore Ezéchiel :


Quand Israël était enfant, je l'aimai, et de l'Egypte j'appelai mon fils [.]. J'apprenais à marcher à Ephraïm, je les prenais dans mes bras [.]. Je les menais avec des douces attaches, avec des liens d'amour ; j'étais pour eux comme celui qui élève un nourrisson tout contre sa joue, je me penchais vers lui et lui donnais à manger (Os 11, 1-4).
Une femme oublie-t-elle l'enfant qu'elle nourrit, cesse-t-elle de chérir le fruit de ses entrailles ? Même s'il s'en trouvait une pour l'oublier, moi je ne t'oublierai jamais ! (Is 49, 15).
Au jour où tu vins au monde, [.] on ne te lava pas dans l'eau pour te nettoyer [.], on ne t'enveloppa pas de langes [.]. Je passai près de toi et je te vis, [.] et je te dis, quand tu étais dans ton sang : « Je veux que tu vives ». [.] J'étendis sur toi le pan de mon manteau et je couvris ta nudité ; je m'engageai par serment, je fis un pacte avec toi et tu fus à moi [.]. Je te donnai des vêtements brodés [.], je te parai de bijoux [.] (Ez 16, 4-11).


Dans ce dernier passage la relation maternelle se mêle peu à peu d'une relation nuptiale. Israël n'est plus seulement le fils chéri, mais l'épouse appelée à partager l'intimité de l'Epoux divin, préfigurant là encore Marie épouse de l'Esprit Saint qui la couvre de son ombre à l'Annonciation. C'est bien par Marie prononçant pour toute la création le Fiat définitif, le oui aimant de l'enfant bien-aimée et de l'épouse, que peuvent ainsi être définitivement libérés de l'asservissement des idoles ceux qui se laissent sauver par le Christ.
Enfin, l'ikos 23, parallèle de l'ikos 11, va merveilleusement poursuivre ce registre vétéro-testamentaire : dans un premier temps elle enrichit l'image de la marche vers la Terre promise par tous les symbolismes exprimant directement la présence de Dieu auprès de son peuple :


Chantant ton enfantement nous te louons tous comme un temple animé, ô Mère de Dieu. En habitant dans ton sein, celui qui tient tout en sa main, le Seigneur, te sanctifia, t'honora, et apprit à tous à t'acclamer :
Réjouis-toi, tabernacle de Dieu et du Verbe,
Réjouis-toi, meilleur Saint des Saints.
Réjouis-toi, arche dorée par l'Esprit. (ikos 23).


Puis elle s'achève sur une merveilleuse allusion au mystère eucharistique, Sacrement par excellence de la Présence de Dieu : « Réjouis-toi, guérison de mon corps ; Réjouis-toi, salut de mon âme » (ikos 23).
Considérons d'abord la première partie de l'ikos : « tabernacle de Dieu », « Saint des Saints », « arche dorée ». Tout ce vocabulaire cultuel, sacerdotal, évoque l'idée d'un Dieu qui vient demeurer au sein de son peuple : dès l'Alliance conclue au Sinaï, Dieu, tout en restant le Tout-autre et l'Inaccessible, se fait volontairement proche en offrant à tous les signes de sa Présence et les moyens de le rencontrer. Ne dit-il pas à Moïse : « Fais-moi un sanctuaire, que je puisse résider parmi eux. [.] C'est là que je te rencontrerai » (Ex 25, 8.22) ? Cette proximité aimante se fait telle que Moïse nomme ce sanctuaire, construit sur les directives divines, « Tente de la Rencontre », « Tente du Rendez-vous », dans laquelle Dieu vient converser avec lui « face à face », « bouche à bouche » dit l'hébreu, « comme un ami converse avec un ami ». Quelques siècles plus tard, David, roi d'Israël, établit à Jérusalem l'arche de Dieu . Et quand son fils Salomon construit pour Dieu une Demeure digne de lui, le Temple, c'est dans le Debir, le Saint des Saints, le lieu sacré entre tous, que les prêtres déposent l'arche de l'alliance . Dieu confirme alors qu'il agrée cette Demeure et vient y résider, tant par le signe de la nuée qui remplit soudain le sanctuaire que par les paroles qu'il adresse lui-même à Salomon : « Je consacre cette maison que tu as bâtie, en y plaçant mon Nom à jamais ; mes yeux et mon cour y seront toujours » (1 R 9, 3). Mais une question germe peu à peu en Israël : « Dieu habiterait-il vraiment avec les hommes sur la terre ? Voici que les cieux et les cieux des cieux ne le peuvent contenir, moins encore cette maison que j'ai construite ! » (1 R 8, 27). Dieu n'a pas de corps, Dieu n'est pas limité à un temps ni à un lieu. Comment donc le Temple peut-il être sa Demeure, puisque Dieu est partout ? La question de la centralisation du culte en un lieu unique, le Temple de Jérusalem, est délicate : l'homme ne cherche-t-il pas souvent, dans toutes les cultures, à matérialiser la présence de Dieu auprès de lui ? Ce désir est ambigu, car il exprime à la fois la soif de Dieu inscrite naturellement dans le cour de l'homme, et la tentation rémanente de mettre la main sur Dieu, de disposer à son gré de sa présence, de ses secours, de sa puissance. Le mystère de l'Incarnation est véritablement la perle du christianisme, où se réalise ce qu'aucune religion n'aurait jamais pu imaginer : en Jésus, Verbe fait chair en Marie, Dieu est réellement Emmanuel, Dieu avec nous, l'un de nous.


Marie en disant : « Je suis la servante du Seigneur, qu'il m'advienne selon ta parole » a préparé ici sur la terre la demeure pour Dieu : corps et âme, elle en est devenue la demeure et elle a ainsi ouvert la terre au ciel. [.] Marie est la véritable Arche de l'Alliance ; le mystère du Temple - la venue de Dieu ici sur terre - s'accomplit en Marie. Dieu habite réellement en Marie, il devient présent ici sur la terre. Marie devient sa tente. Ce que désirent toutes les cultures - c'est-à-dire que Dieu vienne habiter parmi nous - se réalise ici .



L'Hymne acathiste à la Mère de Dieu
Celui que l'univers entier ne pouvait contenir, Marie seule l'avait reçu dans le secret de ses entrailles .


Dieu trouve en Marie un cour de pauvre, totalement dépouillé, capable de se donner totalement dans cette maternité divine et virginale sans rien accaparer du don reçu. Marie ne garde rien pour elle. Elle se livre avec le réalisme unique qu'implique la maternité, donnant au tout-petit qui prend chair en elle son propre corps, son propre sang. Marie n'est qu'accueil, et par son Fiat elle devient véritablement le « tabernacle du Verbe », le « meilleur Saint des Saints » chanté par l'Acathiste. On pourrait presque dire que, plus encore que « tabernacle », Marie devient « ostensoir » : « En voyant le visage de Marie, nous pouvons voir, plus que par d'autres moyens, la beauté de Dieu, sa bonté, sa miséricorde. Nous pouvons réellement percevoir la lumière divine dans ce visage ». Devant un tel mystère, l'homme se met à genoux et adore.
Mais il est encore un autre mystère auquel Dieu nous invite à participer : le miracle de chaque Eucharistie.


Dans la continuité avec la foi de la Vierge, il nous est demandé de croire que, dans le Mystère eucharistique, ce même Jésus, Fils de Dieu et Fils de Marie, se rend présent dans la totalité de son être humain et divin, sous les espèces du pain et du vin .


Chaque Eucharistie nous rend contemporains du Fiat de Marie et chacune de nos communions fait de nous, avec le même réalisme que Marie devenant Mère, les « tabernacles de Dieu et du Verbe ». Les véritables tabernacles où Dieu aime à demeurer ne sont pas ceux de nos églises, mais nos poitrines humaines battant dans la foi et l'amour à l'unisson de Son Cour. On comprend que l'auteur de l'Acathiste salue en Marie celle « qui unit les fidèles au Seigneur », car elle seule peut nous apprendre à vivre dans la ferveur de l'amour et la pauvreté du cour ce Sacrement de l'Amour :


Le regard extasié de Marie, contemplant le visage du Christ qui vient de naître et le serrant dans ses bras, n'est-il pas le modèle d'amour inégalable qui doit inspirer chacune de nos communions eucharistiques ?


Il convient maintenant d'expliquer en quoi les toutes dernières acclamations de l'hymne revêtent une forte « connotation eucharistique » : « Réjouis-toi, guérison de mon corps ; Réjouis-toi, salut de mon âme » (ikos 23). La guérison du corps et de l'âme est l'effet du sacrement de l'Eucharistie. Saint Thomas le redit dans la Somme théologique, à la suite des Pères de l'Eglise : « [.] Quant à l'effet considéré en chacun de ceux qui consomment le pain et le vin eucharistiques, comme le note saint Ambroise : "Ce sacrement sert à la protection du corps et de l'âme" [.] ». Mais en quoi peut-on, comme le fait l'Acathiste, attribuer aussi à Marie cette guérison du corps et de l'âme ? L'audace théologique de l'Acathiste est ici à son comble. Mais une nouvelle fois, la poésie ne nous révèle-t-elle pas ici une vérité très profonde, dévoilant la place de Marie dans l'économie du salut en insistant à nouveau sur le réalisme unique de sa maternité ? En effet, Marie est une créature, et à ce titre elle ne saurait en aucun cas être considérée comme l'auteur ou la source du salut, qui ne peut être que le Christ. Cependant, c'est elle qui, dans le service de sa maternité, a donné à Jésus son corps et son sang, et c'est ce même Corps et ce même Sang que nous recevons sacramentellement dans le Sacrement de l'Eucharistie. Par là, Marie connaît avec le Sacrement de l'Eucharistie une parenté, une « complicité » unique, comme une mère qui garde pour toujours un lien unique avec le corps de son enfant qu'elle a conçu, porté, mis au monde, nourri et soigné. C'est le Corps eucharistique de Jésus qui est le salut de notre âme. mais c'est par Marie qui a façonné ce corps que Jésus peut se donner à nous ; et c'est en ce sens qu'est attribué à Marie, indirectement, ce qui ne peut être attribué directement qu'à Jésus seul.
Soulignons pour finir qu'en saluant Marie comme « temple animé », l'Acathiste ne voit pas seulement en elle la Demeure de Dieu, mais lui attribue également ce qui était la destinée du Temple de Jérusalem : être une « demeure de prière et de supplication », une « maison de prière pour tous les peuples » . Ainsi, l'auteur suggère-t-il que Marie est notre « maison de prière », et donc médiatrice entre Dieu et les hommes, médiatrice de toutes grâces. En passant par Marie « icône de l'Eglise, [.] modèle et espérance certaine pour tous ceux qui portent leurs pas vers la Jérusalem céleste », notre prière parvient infailliblement à Dieu et est agréée par lui, ainsi que le développeront au fil des siècles les chantres de la Vierge que seront par exemple saint Bernard, saint Louis-Marie Grignion de Montfort ou, plus proches de nous, saint Maximilien-Marie Kolbe et Jean-Paul II.
En définitive, les innombrables salutations mariales de l'Acathiste qui ont traversé les siècles jusqu'à nous sont une des plus belles réalisations de la prophétie faite par Marie elle-même dans son Magnificat lors de la Visitation :


Marie dit : « Désormais, toutes les générations me diront bienheureuse ». La Mère du Seigneur prophétise les louanges mariales de l'Eglise pour tout l'avenir, la dévotion mariale du Peuple de Dieu jusqu'à la fin des temps. En louant Marie, l'Eglise n'a pas inventé quelque chose « à côté » de l'Ecriture : elle a répondu à cette prophétie faite par Marie en cette heure de grâce [.]. Nous ne louons pas suffisamment Dieu si nous ne disons rien sur ses saints, en particulier sur « la Sainte » qui est devenue sa demeure sur la terre, Marie .


Implorons son intercession, et prions-la de nous guider pour contempler, lors du prochain Noël, le mystère de Dieu fait homme pour notre salut !

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